Jean Comte

« Les petits soldats du journalisme », agréable à lire, mais pas toujours convaincant

Sorti en 2003 aux éditions des Arènes, Les petits soldats du journalisme est maintenant bien connu dans le monde journalistique. Ecrit par un ancien du Centre de Formation des Journalistes (CFJ), l’ouvrage raconte le quotidien de l’étudiant en journalisme, en critiquant férocement l’enseignement qui lui est dispensé.

François Ruffin, en effet, a été fort déçu par son passage au CFJ : lui qui rêvait d’une carrière « de batailleurs de mots, de reporter au coin de la rue » ou d’« empêcheur de gouverner en rond » se voit proposé « un idéal de gratte-papier obéissant, à l’écriture mécanique, vissé à son écran. » (p.15). On n’apprend pas à « porter la plume dans la plaie », s’emporte-t-il, seulement à rédiger de façon quasi-automatique des papiers pour l’AFP, Le Monde ou TF1. On ne sort jamais des bornes de l’actualité, on la commente bêtement. On n’enquête jamais, on enfile les brèves de deux feuillets. On ne cherche pas à faire réfléchir le lectorat, on lui vend juste des articles sur « ce que prennent les Français pour l’apéritif. »

L’ouvrage – illustré par le caricaturiste Faujour – se lit d’une traite, presque comme un roman : une écriture agréable, beaucoup d’anecdotes, un ton quelquefois humoristique.. On s’attache rapidement à l’auteur et à ses camarades (dont les noms ont été changés, afin « qu’ils ne se grillent pas avec le réseau CFJ »), et, à la fin du livre, on se sent déçu de devoir arrêter la lecture. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de frustration : confus, manquant de rigueur, l’ouvrage manque quelque peu son analyse.

Plus précisément, on peut pointer un certain nombre d’insuffisances :

–          L’ouvrage mélange les problèmes propres au système médiatique (l’incapacité à s’écarter de l’actualité pure, le refus de questionner certains problèmes..) et celles ne concernant que le CFJ (le manque de cours de culture générale, l’homogénéité sociale des étudiants..) Pourtant, les deux types de problèmes méritent des analyses séparés : les problèmes de la presse, en effet, nous renvoient à un problème de fond sur ce que doit être la presse, et expliquer que les étudiants y sont formés selon certains biais ne nous dira pas s’ils devraient être formés autrement ;

–          « Ces pages […] ne s’attaquent même pas à une école de journalisme, mais bien au journalisme. » (p.18) : en attaquant une école, François Ruffin critique tout le système médiatique, sans regarder ce que les autres écoles ont comme part de responsabilité. Certes, ceux que le CFJ forment finiront bien placés dans les médias qui comptent, mais cela ne suffit pas pour faire de l’analyse du CFJ un instrument d’analyse de tout le journalisme ;

–          Le livre pêche quelquefois par manque d’approfondissement. Ainsi, un chapitre passionnant (« Obéir », à partir de la page 171) essaie de montrer que l’école n’enseigne pas seulement des réflexes professionnels, mais des habitudes comportementales : il ne s’agirait pas seulement d’acquérir les compétences d’un bon journaliste, mais aussi son attitude. Pour prouver ses dires, l’ancien étudiant raconte une expérience de stage, relaie quelques témoignages de camarade, puis saupoudre le tout de citations de Michel Foucault (Surveiller et Punir) – citations dont on a du mal à voir l’intérêt. Or, ce passionnant sujet aurait sans doute mérité d’être traité plus en profondeur…

–          Enfin, François Ruffin verse quelquefois dans la caricature, dont il grossit trop le trait. Traitant de la Presse Quotidienne Régionale (PQR), par exemple, il soutient – en se fondant sur son stage et sur quelques témoignages de journalistes –, qu’elle est entièrement aux ordres des pouvoirs locaux et incapables de les critiquer. Ce qui est sûrement vrai de certains titres, mais pas de tous, comme mes propres stages me l’ont confirmé..

Crédit photo : Lia Vagionaki


Connaissez-vous… « J-Ethinomics » ?

Qu’est-ce que le « J-Ethinomics » ? Ce n’est pas une nouvelle marque de voiture, mais d’une théorie d’économie et d’éthique du journalisme, défendue par le Center for International Media Ethics (CIME). Cette association, qui se bat depuis 2007 pour améliorer et répandre l’éthique du journalisme désigne ainsi un modèle de journalisme utilisant les impératifs éthiques comme incitatif économique. Une théorie qui peut sembler creuse, mais qui prend tout son sens dans une approche dynamique et didactique.

« J-Ethinomics » est un mot composé des termes « journalism » (le « J »), « ethics » et « economics. » Ce concept promeut des pratiques journalistiques qui, en étant respectueuses de l’éthique, permettent aux organes de presse d’obtenir de bons résultats financiers. Le tout appartenant à la fois à l’éthique et à l’économie, puisque le terme de J-Ethinomics doit « détruire l’idée, courante, selon laquelle [ces champs] sont mutuellement exclusifs. » (selon l’article du CIME détaillant ce concept).

Le journalisme comme œuvre de civilisation

D’un point de vue théorique, l’introduction du concept de J-Ethinomics permet deux apports théoriques :

–          En considérant que les pratiques éthiques sont un facteur de réussite économique, le CIME renverse la perspective traditionnelle. Celle-ci, en effet, a plutôt tendance à considérer que les impératifs économiques peuvent conduire à négliger l’aspect éthique du journalisme. Mais, avec le J-Ethinomics, se conduire éthiquement n’est pas un inconvénient économique, mais, au contraire, un facteur de profit. Ce qui, implique aussi une forme de déconsidération de l’éthique, appréciée selon ses qualités marchandes ;

–          Dans un second temps, le J-Ethinomics dépasse le simple cadre d’un organe de presse, et devient un facteur de croissance pour l’ensemble de la société. Le CIME, en effet, adhère aux théories de l’économiste Paul Romer, selon lesquelles la circulation du savoir et la transmission des innovations les plus récentes – notamment par les médias – accélèrent la croissance. Ce que le CIME résume – de façon un peu pompeuse, il est vrai – en affirmant que : « le journalisme participe au processus de croissance et de civilisation. » (page 3 du même article)

Un concept dynamique et didactique

Ainsi formulé, le concept de J-Ethinomics semble cependant un peu creux : s’il ne désigne que l’idée selon laquelle agir éthiquement permet d’être économiquement viable, on ne comprend pas très bien ce qu’il apporte de nouveau.

« J-Ethinomics est nouveau, au sens où […] le CIME est la première organisation internationale de médias à mettre en exergue l’importance du journalisme éthique comme facteur de développement socio-économique et de croissance économique des médias. », explique Melisande Middleton, co-créatrice du CIME et auteur du concept.

Lors de sa création, en 2010, le J-Ethinomics a d’ailleurs été placé sous licence Creative Commons, dans la catégorie 3.0 : il est donc interdit de citer le concept sans préciser qui est son auteur, et d’en faire un usage commercial, même s’il est modifié ou adapté. Ce dernier point est important, car, pour le CIME, J-Ethinomics a vocation à voyager et à être utilisé dans des contextes différents : « Nous invitons l’ensemble des professionnels des médias à incorporer leurs propres conceptions éthiques dans ce concept, continue Melisande Middleton. Il n’est pas gravé dans la pierre, il faut plutôt le considérer comme cadre général pouvant être utilisé pour aider différentes stratégies éthiques. »

Et, afin que ce concept circule effectivement dans les rédactions, le CIME organise régulièrement des cours en ligne, afin d’« enseigner aux journalistes comment utiliser des principes éthiques pour améliorer la durabilité de leur entreprise de presse. » Si votre serviteur – qui y a postulé –  y est admis, il se fera un plaisir de vous en faire un petit résumé sur ce blog.