Jean Comte

Quelques éléments à retenir du baromètre annuel La Croix – TNS Sofres

Baromètre La Croix - TNS SofresLe quotidien La Croix a publié le 21 janvier son baromètre annuel sur la confiance dans les médias. On  y apprend que les Francais, bien qu’ils ne fassent pas confiance au médias, pensent que la crise de la presse soit un danger pour la démocratie.

Une grande partie des résultats était attendus. Ainsi, la radio est toujours le média dans lequel les Francais dans lequel ont le plus confiance, et la télévision reste leur média préféré. Quant au « Hollande bashing », il est ressenti plus fortement que le « Sarkozy bashing ». Mais ce baromètre comporte d’autres points interessants :

– Les Francais ne font pas confiance aux medias : à la question “pensez-vous que les choses se sont passées comme le rapporte le journal? », seul 49% des sondés repondent « oui ». Ce taux passe à 48% pour la television, à 54% pour la radio, et à 23% pour internet.

– Les Francais trouvent que les medias traitent trop de sujets people : 56% des sondés jugents que les médias ont trop parlé du tweet de Valerie Trierweiler, 76% pensent que l’affaire DSK a été trop traitée. Mais 60% d’entre eux aurait voulu en apprendre davantage sur les jeux paralympiques.

– Les Francais sont inquiets de la mauvaise santé de la presse : 53% des sondés, en effet, pensent que la situation économique de la presse est mauvaise. Parmi ces 53%, 66% considerent que cela représente un risque grave pour la démocratie en France.

 

Analyse du baromètre par Edouard Lecerf, directeur general de TNS – Sofres :

https://youtu.be/Fz7W8z46kuY
(Source : TNS Sofres)

 

Article rédigé le 25 janvier et publié le 2 mars, suite à l’interruption de Mondoblog.


Manifeste de XXI : rien de nouveau sur le web

Le "Manifeste" de XXI
Le « Manifeste » de XXI

La polémique déclenchée avec la publication, par la revue XXI, d’un manifeste pour le journalisme rappelle celle causée en 2009, par un article sur les “forcats de l’info”. Quatre ans après, les arguments de chacun sont quasiment les mêmes.

C’est Xavier Ternisien, qui couvre l’actualité des médias pour Le Monde, qui avait déclenché les hostilités. En mai 2009, dans un article intitulé Les forcats de l’info, il avait dressé un portrait assez acide des journalistes web, ces ‘Pakistanais du Web’ qui passent des journées entières scotchés derrière leur écran. Les professionnels interrogés décrivent en effet un travail baclé, fait de copier-coller de dépêches d’agence. Pas le temps de vérifier les informations, il faut être rapide. Pas le temps, non plus, de sortir en reportage : il y a trop a faire sur le site web. Les horaires, de plus, sont très durs, car les sites doivent être actualisés tout le temps, y compris la nuit et le week-end. Quant a la reconnaissance sociale, elle est très faible, puisque les journalistes web sont souvent méprisés par leurs ainés de la version papier.

Se sentant attaqués, les journalistes web répliquent immediatement. Eric Mettout, de L’Express est l’un des premiers a tirer, en attaquant l’article sur son blog : il relativise le travail des journalistes web, pas si different du journalisme classique selon lui : « Quand Xavier Ternisien fait justement dire à Cécile Chalençon, de 20mn.fr, que son travail de journaliste Web ne s’arrête jamais, pourquoi ne dit-il pas que, par essence, c’est le cas, ou devrait l’être, de tous les journalistes? »

D’autres « forçats de l’info » préfèrent louer les capacités d’internet, comme Samuel Laurent, du Figaro : “Où ailleurs évolue-t-on aussi vite dans sa pratique professionnelle ? Où peut-on toucher à autant de sujets, à autant de supports? Où dispose-t-on d’une pareille palette d’outils, vidéo, audio, infographie, diaporama, revue de web, article, post, débat… pour traiter un sujet ? Où ailleurs peut-on bénéficier d’autant de points de vue, de sources, d’idées d’articles ? »

Enfin, certain médias web essaient de se différencier des ‘“forcats de l’info”. Arnaud Aubron, par exemple, insiste sur la spécificité de Rue89 : “Nous ne sommes pas abonnés à l’AFP, ni a aucune agence de presse (…) Nous avons fait le choix delibéré de ne pas nous lancer dans la course à l’immediateté.”

Un nouveau manifeste, une polémique inchangée

La publication, à la mi-janvier 2013, du « manifeste pour le journalisme » de XXI, a déclenché la même polémique. Dans ce texte d’une vingtaine de pages, Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery, les fondateurs de XXI, soutiennent que le futur de la presse n’est pas sur internet, mais plutôt dans une presse écrite payante, de qualité, qui privilégie le reportage et le temps long.

Ce qui frappe, quand on lit le manifeste, c’est que ses auteurs insistent sur les mêmes points que Xavier Ternisien, quatre ans plus tôt : le fait de rester assis derrière son écran (« durant sa semaine de travail, le journaliste d’écran ne voit le plus souvent du monde extérieur que le chemin qu’il emprunte, matin et soir, pour se rendre à son bureau open space. »), la recherche du ‘clic’ (« qui pousse aux titres accrocheurs et aux sujets qui buzzent »), la rapidité à tout prix (“au bout de deux heures, une information est considérée comme old, démonétisée”.)

Et les réponses des journalistes web sont, elles aussi, les mêmes qu’il  a quatre ans : il est possible de faire du bon journalisme derrière un écran, la rapidité a toujours été une contrainte importante du journalisme, il y a sur le web des capacités inconnues ailleurs, etc.. (je me base sur les reactions publiées par Télérama et Libération).

Que retenir de cette seconde polémique? Premièrement, que la question est encore sensible : en pleine crise de la presse, alors que les modèles économiques sont en plein bouleversement, la question d’internet est encore perçue comme dérangeante. Deuxièmement, il est important de rappeler que l’opposition frontale presse écrite/internet, telle que la présentent Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupery ne fait aucun sens : il ne s’agit pas, pour le monde des médias, de faire un choix entre XXI et les sites d’information. Les deux, en effet, sont complémentaires, et ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Article rédigé le 17 janvier et publié le 16 février, suite à l’interruption de Mondoblog.


Lancement d’une initiative européenne pour le pluralisme des médias

Lisboa - Newspapers par Harshil Shah (Wikimedia Commons)
Lisboa – Newspapers par Harshil Shah (Wikimedia Commons)

Le 7 février sera lancée une initiative citoyenne européenne demandant l’instauration de règles concernant le pluralisme des médias. Si ses instigateurs récoltent un million de signatures d’ici la fin de l’année, la Commission européenne aura l’obligation d’examiner leur proposition de directive.

La question a été récemment relancée, en France, lors de la reprise de Nice-Matin et de La Provence par Bernard Tapie et la famille Hersant : comment garantir le pluralisme dans les médias? Une solution serait de l’imposer juridiquement, par la voie de l’Union Européenne.

C’est la solution qu’ont choisi l’Alliance internationale de journalistes et l’association European Alternatives. Dans une initiative citoyenne européenne, dont la collecte de signatures commencera jeudi 7 fevrier, ils demandent à ce que l’Union européenne définisse des règles pour garantir le pluralisme dans les médias.

 Avoir des règles claires au niveau européen

Très court, le texte de l’initiative se borne a demander “des amendements à la Directive Services de Médias Audiovisuels pour y introduire des exigences communes de pluralisme”

“L’idée, c’est que la Commission fixe des exigences communes en matière de pluralisme des médias, pour qu’on ait des règles claires, explique Nathalie Dolle, qui coordonne le projet en France. Ensuite, chaque Etat adaptera sa législation comme il le peut, pour respecter les exigences européennes. »

Juridiquement le projet s’appuie sur le bon fonctionnement du marche interieur et sur l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – selon lequel “La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés.”

« L’article 11 n’aurait pas suffi pour que la Commision considère que l’initiative relevait bien du domaine de compétence de l’Union européenne, justifie Giovanni Melogli, qui représente  l’alliance au comité d’organisation transnational de l’initiative. On a donc insisté sur le bon fonctionnement du marché intérieur : un monopole dans le domaine médiatique, au fond, c’est aussi un dysfonctionnement du marché intérieur. »

Un future encore incertain

Cette proposition aura-t-elle du succès? Cela est pour l’instant incertain, étant donné la complexité du parcours des initiatives citoyennes européennes.

L’initiative doit d’abord, d’ici le premier novembre 2013, recueillir le soutien d’au moins un million de ressortissant de l’Union européenne. Si c’est le cas, la Commission aura l’obligation d’examiner la proposition, mais pas d’en faire une directive : elle peut se contenter de refuser de legiférer, tant qu’elle motive sa réponse.


Reprise du blog

Manipulation techniqueSuite à une manipulation technique (migration du serveur de Mondoblog), ce blog a été suspendu pendant 15 jours. Les articles rédigés durant ce temps seront publiés dès la semaine prochaine.

Au passage, vous aurez remarqué que j’ai profité de l’interruption pour modifier la présentation du blog : les commentaires et les illustrations sont désormais mieux mis en valeur.

Enfin, je profite de ce post pour remercier toute l’équipe de Mondoblog qui réalise un gros travail technique. Merci à eux !

 

credit photo : timbrefm.fr


Thomas Berns : « L’élargissement de l’espace public peut entraîner son affaiblissement »

Thomas BernsAujourd’hui, nous vous proposons une interview de Thomas Berns, professeur de philosophie politique et d’éthique à l’Université Libre de Bruxelles. Il nous explique ce qu’est l’espace public, et détaille pour nous la façon dont les médias de masse et internet influencent son fonctionnement.

Bonjour M. Berns. Pour commencer, pouvez-vous nous indiquer comment définir la notion d’espace public ?

Selon Jürgen Habermas, il s’agit d’un espace – qui ne doit pas être compris de façon géographique – où les individus, les personnes privées, les associations se placent dans une situation dialogique, une situation d’agir communicationnel. A ce moment-là, ils n’agissent plus de façon instrumentale ou intéressée, mais se rendent attentifs à la façon dont chacun justifie sa position. D’où un type de communication différent de l’échange privé, au sein de laquelle des positions communes ou un agenda commun peuvent se dessiner.

Habermas a établi une genèse de cette espace. Il le voit naître au 18ème siècle, dans les salons et les clubs où l’on débat, mais aussi dans la presse. Petit à petit, cet espace devient une sorte d’instance commune devant laquelle le pouvoir est responsable. Habermas le montre en analysant des articles de presse, des textes littéraires et des lettres, ainsi que des textes de philosophes. Emmanuel Kant, par exemple, développe l’idée selon laquelle la publicité est une valeur politique : c’est le fait d’être l’objet d’un débat public qui rend une action légitime.

L’espace public est donc un lieu de dialogue public devant lequel le pouvoir est tenu pour responsable.

La presse est donc un élément constitutif de l’espace public. Avec l’évolution des médias, quelles mutations cet espace a-t-il subies ?

Au 18ème siècle, la presse et les échanges écrits sont le symbole de l’espace public. Mais maintenant, nous avons affaire à des médias de masse, comme la télévision, la radio, ou encore internet, qui sont moins « artisanaux ». Ceci implique deux choses : premièrement, d’un point de vue économique, les médias de masse appartiennent souvent à un petit nombre d’acteurs, ce qui pose des problèmes en termes d’indépendance. Deuxièmement – et c’est un point important –, ils permettent un élargissement de l’espace public qui peut aussi se traduire par un affaiblissement de cet espace.

L’espace public, en effet, doit être construit, organisé, pour que ce soit des arguments, et non de simples opinions, qui y soient exposés. Jusqu’à présent, ce sont les médias qui se sont occupés d’organiser et de synthétiser ces opinions et ces arguments, pour que l’échange soit possible. Mais, avec les média de masse, l’espace public est devenu plus diffusé, plus participatif, ce qui a pu aussi nuire à cet aspect « construit ». Il est possible, qu’en s’élargissant, l’espace public se déstructure, et devienne surtout un lieu où s’expriment les humeurs. Habermas insiste là-dessus, en disant que l’espace devant lequel le pouvoir était responsable devient plus acclamatif que critique.

De plus, l’espace public repose en partie sur la capacité à distinguer le sens public et le sens privé de ses actions. Or, la séparation entre le public et le privé devient moins évidente, ce qui contribue à la « désorganisation » de l’espace public.

Les médias de masse ont donc permis un élargissement de l’espace public. On peut considérer cela comme quelque chose de positif, mais il faut aussi se rendre compte que cela peut contribuer à son affaiblissement.

On définit souvent internet comme le média ayant créé un espace public auquel tout le monde peut avoir accès. En ce sens, internet aurait créé une “cyber-démocratie”, parfaitement participative. Partagez-vous ce constat?

Internet peut représenter l’espoir d’un espace public élargi, qui ne serait plus dépendant d’aucun centre, ni d’aucun intermédiaire : on peut y entrer de partout, sans aucune médiation. On peut, grâce à cet outil, caresser le rêve que l’humanité produise quelque chose de commun. C’est l’idée que développe, par exemple, le philosophe Pierre Lévy, en avançant que cet outil permettrait l’émergence d’une mémoire commune à l’humanité.

De plus, grâce à internet, on sort de la rareté : le nombre de journaux imprimables est limité par la quantité de papier, le nombre de stations de radio ou de chaînes de télévision est borné par la quantité d’ondes disponibles, la taille des archives est déterminée par l’espace disponible ; mais internet semble offrir un espace où l’information est illimitée.

Ainsi, jamais un individu n’a pu accéder à autant d’informations, sans sortir de chez lui. En même temps, cette mise à disposition se fait sans construction : je peux tout savoir, sur internet, y compris les goûts culinaires d’un Esquimau ou les réflexions d’un Danois sur son chat. Il y a alors un problème de tri, qui va amener un retour des intermédiaires. Et ces intermédiaires son désormais les moteurs de recherche. Ils hiérarchisent les différents participants, et leur permettent ou non d’être visibles, comme le faisaient les églises, les syndicats, et les corporations auparavant.

Ce sont donc les moteurs de recherche, acteurs privés poursuivant une activité lucrative, qui organisent l’espace public. Cela ne nuit-il pas à cet espace?

Le fait qu’ils soient privés n’est pas, à mon sens, un problème : les autres intermédiaires précédemment cités sont, eux aussi, privés. En revanche, il est beaucoup plus problématique que les critères qu’utilisent ces moteurs de recherche pour hiérarchiser les différents sites soient secrets. Cela veut dire, en effet, que les critères d’organisation de l’espace public ne sont pas l’objet d’un débat public.

Néanmoins, on peut deviner certains des critères utilisés, ce qui pousse les directeurs de site web à agir de façon stratégique, en publiant des informations qui leur permettent d’être visibles et référencés. Mais, en faisant cela, ils agissent alors de façon instrumentale, et non plus naturelle.


Au Bénin, les « contrats » aident les journaux à survivre

Quotidiens béninoisAu Bénin, la plupart des journaux publient des articles rédigés par des commanditaires privés ou publiques. Une situation qui nuit à l’objectivité de la presse, mais est rendue nécessaire par la situation économique de la presse.

               Cotonou, le 15 juillet, 22 heures 20. Ignace Fanou, directeur de publication du quotidien Le Matin, corrige les articles qui sortiront le lendemain. « Celui-là, indique-t-il, je ne peux pas le modifier. Il a été écrit par l’attaché de presse du ministère de l’éducation, avec lequel nous avons un contrat. »

               Ce contrat, en effet, stipule que le journal devra publier, en échange d’une somme forfaitaire, tout article envoyé par le ministère. Et, point important, le contrat ne comporte aucune clause d’exclusivité de la part des partis engagés : « Nous avons aussi des contrats avec NTM [un opérateur téléphonique], la Sobebra [une société produisant de la bière] et plusieurs ministères. », rajoute Ignace Fanou.

Une situation économique difficile

               Le Matin est loin d’être le seul journal béninois concerné. Dans cette ancienne colonie française indépendante depuis 1960, la quasi-totalité des journaux se financent en partie grâce à ces « contrats », que l’on peut négocier auprès des ministères, des entreprises privées, ou même des partis politiques. Ce « commanditaire » verse une somme forfaitaire au journal signataire, qui a alors l’obligation de publier les articles que le commanditaire lui envoie. Et, la plupart du temps, rien ne distingue dans le journal les articles « commandés » de ceux réalisés par la rédaction.

                « Je ne suis pas fier de publier ces publicités qui ne disent pas leur nom, nous explique Brice Ogoubiyi, rédacteur en chef du quotidien Nouvelle Expression. Mais il est impossible pour un journal de s’en sortir sans ces contrats ! »

               C’est que la situation de la presse béninoise n’est pas facile : depuis la démocratisation du pays, en 1991, le nombre de titres s’est multiplié, jusqu’à atteindre 135 aujourd’hui. Or, le Bénin ne compte que 10 millions d’habitants, dont la moitié ne sait pas lire. « Surtout, rajoute Marcel Kpogodo, directeur de publication de l’hebdomadaire Le Mutateur, que peu de Béninois ont l’habitude d’acheter le journal. L’actualité les intéresse, mais ils préfèrent consulter les journaux auxquels leur entreprise est abonnée, plutôt que se les procurer eux-mêmes. »

               Quant à l’aide de l’Etat à la presse, elle est plutôt faible : en 2012, elle atteignait au total 350 millions de francs CFA, soit environ 530 000 euros. « Et les conditions sont draconiennes !, s’emporte Brice Ogoubiyi : dès qu’un journal a un procès ou une condamnation, la part de l’aide qui peut lui être accordée diminue… »

Informations et publicité

               Au niveau de l’éthique, peu de journalistes voient un problème dans ces contrats. « Nous avons signé un contrat, nous le suivons. », avance Ignace Fanou. « Nous les payons pour qu’ils publient ce que nous leur donnons, je ne comprends pas où est le problème. », complète un attaché de presse du ministère du commerce.

               « Les journaux sont des entreprises comme les autres, qui ont besoin d’argent pour exister. », résume Edouard Loko, le vice-président de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (l’organisme public béninois supervisant les médias). Tout en reconnaissant un « souci » : « les articles issus des contrats ne sont pas signalés comme tels, et on ne sait donc pas quand le journal informe et quand il communique. » Et de référer à l’article 9 du Code de déontologie de la presse béninoise, qui précise que « l’information et la publicité doivent être séparées. »

               « Il s’agit d’un contrat commercial qui a un impact sur le contenu éditorial du journal, résume Marcel Kpogodo. Donc, techniquement parlant, il ne s’agit pas de censure, même si cela met directement en cause l’objectivité du journal… » Une objectivité que le Bénin aurait pourtant bien besoin de rendre à ses journaux : classé 53ème par Reporters sans Frontières dans son baromètre de la liberté de la presse en 2007, le pays est descendu à la 91ème place cette année.

Photo : Stanislas Comte


Critique de la scripted reality, 2/2 : une morale trop simpliste

Aujourd’hui, deuxième partie de notre critique de la scripted reality. Au programme aujourd’hui : la moral simpliste de ce genre télévisuel.

Au-delà des confusions qu’elle opère entre réalité et fiction, la scripted reality a un autre problème : une vision simpliste des affaires humaines. Ce qui est dommage, car on pouvait justement espérer qu’en prenant appui sur des faits divers réels, ce genre explorerait la complexité de la vie humaine.

Gentil, ou bien méchant. Et rien d’autre.

Seuls deux types de personnes existent, en scripted reality : les gentils et les méchants. Par suite, deux cas de figure peuvent survenir : soit chacun est identifié dès le début ; soit un retournement se produit, et on apprend que le méchant est en fait gentil (ou l’inverse).

Un exemple de chaque cas :

  • dans « Ennemis intimes » (« Si près de chez vous », France 3), on suit l’histoire de deux escargotiers rivaux, Charles et Romain. Le premier, jaloux et méchant, détruit les escargots de Romain et couche avec sa femme. Romain, lui, gentil et innocent, se défend du mieux qu’il peut, et réussira à envoyer son ennemi en prison. Dès le début, on sait qui est gentil et qui est méchant ;

  • « Le beau-père de Marc » (« Mon histoire vraie », TF1), raconte les mésaventures de Marc, dont la mère sort avec un danseur cubain. Marc, persuadé que le Cubain n’en veut qu’à l’argent  de sa mère, le fait suivre par un détective privé… jusqu’à ce qu’il se rende compte que le Cubain en question a déjà de l’argent, et qu’il aime réellement sa mère. En un tour de main, le méchant est devenu gentil.

 

Le règne des happy ends

La plupart de ces fictions de réel scénarisé dévoilent un monde idyllique, où tout se finit bien. Alors que, là aussi, on pouvait espérer autre chose de faits divers réels. Ainsi, dans « André et le héros anonyme » (Mon histoire vraie, TF1), le héros – André –, fait une chute à moto et est sauvé par un héros anonyme, qu’il cherche ensuite à retrouver. Il découvre un homme solitaire, en colère contre le monde et lui-même, qui vit en marge. Mais, en lui parlant, André réussit soudainement à redonner le goût de vivre à cet ermite, avec qui il devient très ami.

Un autre exemple : celui de « Chercher la femme » (Face au doute, M6), où Chantal Prugnaud pense que son mari la trompe. Jusqu’à ce qu’elle découvre que ce n’est pas le cas, mais que M. Prugnaud est en fait un « homme-fleur » – un homme éprouvant le besoin de se travestir en femme. Choquée par cette découverte, elle quitte son mari vers la fin de l’épisode, se disant incapable de l’accepter ainsi. Puis, quelques mois après, elle se rend qu’elle peut l’accepter, et revient vivre avec lui. Sans qu’on ait plus d’explication sur ce revirement.

C’est dommage, car les changements survenus dans la psychologie de l’ermite et de Chantal sont passionnant, et mériteraient d’être creusés. Ils pourraient, à eux seuls, constituer la trame d’un grand film, mais la scripted reality les évite.

Enfin, la nécessité du happy end à tout prix entraîne quelquefois des renversements narratifs stupéfiants, et peu crédibles. Pour un exemple très représentatif, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à « La double vie du mari d’Anna » (Mon histoire vraie, TF1)


Les journalistes camerounais adoptent un « code de bonne conduite »

Front Page Africa Press, par Election Liberia via Flickr, CC

Les journalistes camerounais ont adopté, mardi 4 décembre, à Yaoundé, un « code de bonne conduite des journalistes et responsables de médias camerounais pour la lutte contre la corruption dans les médias », lors d’un atelier national « médias et corruption ».

Après un préambule rappelant l’importance de la lutte contre la corruption, le code présente une liste de devoirs, comme l’obligation de recouper ses informations, de traiter équitablement les différentes parties en présence, de respecter la vie privée, et l’interdiction de recevoir des « gratifications. »

La dernière partie s’adresse, elle, « aux pouvoirs publics, aux administrations, à la société civile, aux dirigeants des partis politiques, des entreprises, des associations et de manière générale, à la société camerounaise » : il s’agit de rappeler à ces acteurs l’importance du journaliste, et de leur demander de l’aider dans sa tâche.

Depuis de nombreuses années, le Cameroun a d’importants problèmes de corruption. Le pays se classe à la 144ème place du classement 2012 de Transparency International.


Critique de la scripted reality, 1/2 : ni fiction, ni reportage

Empruntant des éléments à la fois à la fiction et au reportage, la scripted reality est un mauvais mélange des deux genres. Avec, en prime, un peu de télé-réalité.

Que vaut la scripted reality ? Arrivé en France au début de l’année, ce genre télévisuel – qui consiste en de courtes fictions, inspirées d’une histoire vraie, et tournées comme des reportages – est critiqué pour ses scénarios peu recherchés et son côté « brouillon ». Il a pourtant un avantage : ses coûts de production ne sont pas élevés. Que penser, alors, de la scripted reality ? Nous avons regardé pour vous…

 Une caméra qui montre à la fois le réel et l’imaginaire

Est-ce de la fiction, ou du reportage ? De la fiction déguisée en reportage, serait-on tenté de dire : le film, dont le scénario provient d’une histoire vraie, est joué par des acteurs, mais tourné de façon ressembler à un reportage. Regardez donc le début de « Mon mari m’utilise pour son élection » (Le jour où tout a basculé, France 2) :

https://youtu.be/rqYB9aKApmo

Sauf que la caméra ne joue pas un simple rôle de reportage : elle montre des scènes qui ne se sont jamais déroulées, ce qui est une caractéristique de la fiction. Ainsi, dans « Giflé par le maire » (Le jour où tout a basculé, France 2), on voit à l’écran plusieurs scènes différentes, correspondant aux différentes versions d’une agression dans laquelle un maire à été impliqué.

https://youtu.be/K4F8vXQ0zG4

De plus, la présence de la caméra n’est pas toujours assumée. La plupart du temps, tout se passe comme si elle était absente, comme dans une fiction : on voit les personnages marcher, téléphoner, pleurer, comme si aucun journaliste ne les filmait. Mais, quelquefois, le héros se rend subitement compte de sa présence, et lui adresse la parole. Ainsi, dans « La Chute » (Face au doute, M6), on suit les péripéties d’une femme essayant de découvrir la double vie de son mari. L’héroïne, toute à son enquête, ignore royalement la caméra, jusqu’à que le caméraman lui pose des questions, alors qu’elle conduit. Elle lance alors : « Taisez-vous, je conduis, ça me déconcentre. »

Une voix off qui hésite entre l’omniscience et l’ignorance

La voix off rencontre le même problème que la caméra : elle se comporte quelquefois comme une voix off de fiction, omnisciente, et quelquefois comme une voix off de reportage, non-omniciente.

Dans « Giflé par le maire », par exemple, elle passe la première partie du film à développer les différentes versions de l’agression, avouant ne pas savoir laquelle est la bonne. Puis, soudainement, alors que le coupable a commencé à avouer, elle déballe tout : c’est lui qui a engagé Yohan Arnoult, pour qu’il insulte le maire et se fasse gifler. Ce qui montre qu’elle savait en fait tout, comme dans une fiction.

Les codes de la téléréalité, mais non assumés

En fait, consciemment ou non, la scripted reality cherche surtout à imiter la téléréalité. Très significatif de cela : ces passages, où, face à la caméra, les héros expliquent ce qu’ils ont ressenti à tel ou tel moment.C’est ce que l’on trouve, par exemple, au début de cet épisode des « Ch’tis à Mykonos » (W9) :

https://youtu.be/cwJ0fr7UNOQ

Problème : en scripted reality, ces passages sont tantôt au passé et tantôt au présent – comme si le metteur en scène avant mis l’histoire en pause, le temps que les héros racontent leur ressenti. « Elle est en train de tomber dans le piège. », explique par exemple le héros de « Prête à tout » (Au nom de la vérité, TF1), alors que son ex-copine est en train de tomber dans le piège qu’il lui a tendu.

De même, alors qu’en téléréalité, ces confessions sont censés être des moments de vérité, où le héros dévoile au téléspectateur les émotions qui l’habite, elle ne constitue, en scripted reality, qu’une occasion de plus pour mentir. Reprenons ce chef d’œuvre qu’est « La Chute » : l’héroïne découvre, peu à peu, que son mari mène une double vie. Mais, à chaque fois qu’elle découvre quelque chose et lui révèle, il lui ment, et lui cache encore la vérité. Malgré tout, à chacun de ces mensonges, il répète à la caméra : « Ah, j’étais content de lui dire enfin la vérité ! Je me sentais tellement heureux, de ne plus vivre avec ce mensonge. »


«  L’invention du journalisme en France  », de Thomas Ferenczi  ; ou l’éternel retour des mêmes critiques

    Dans L’invention du journalisme en France, Thomas Ferenczi explique comment, dans les années 1890, le journalisme est né de la littérature et de la politique. On découvre alors un métier qui, comme à l’heure actuelle, cherche à se définir malgré les nombreuses critiques dont il est l’objet.

   «  Les Français ont tendance à se méfier de leurs journaux, qu’ils jugent en général peu crédibles, mal informés et assez indifférents à la vérité des faits.  » (p.9) C’est par ce constat – celui d’un scepticisme grandissant à l’égard des médias – que s’ouvre L’invention du journalisme en France (Payot et Rivages, 1996), de Thomas Ferenczi. Les Français, en effet, n’aiment pas leurs médias. Mais les connaissent-ils bien  ? Savent-ils quand ils sont apparus, et dans quel but  ? Ont-ils des connaissances des événements qui ont fait du journalisme ce qu’il est maintenant  ? Assurément, non.

   Pour pallier cette méconnaissance, Thomas Ferenczi va donc retracer l’histoire du journalisme contemporain, dans les années 1890. On y apprend que, à l’époque, le journalisme n’est pas une profession aussi figée que maintenant  : il n’y a pas d’étude de journalisme, et peu de gens y font toute leur carrière. «  La plupart de ces ‘journalistes’ ne font pas de leur besogne un métier. Ils ont, le plus souvent, d’autres activités, d’autres sources de revenus.  » (p.29) En fait, c’est surtout deux types de personnes qui font cette «  besogne  »  : les écrivains, et les hommes politiques. Les premiers y cherchent une source de revenus supplémentaires, au début de leur carrière  ; et les seconds s’en servent pour répandre leurs idées. Edgar Zola écrira ainsi des chroniques et des articles, alors que qu’Honoré de Balzac y publia ses feuilletons. Du côté des politiques, c’est Adolphe Thiers, Jean Jaurès, ou encore Léon Gambetta, qui créeront et dirigeront des journaux.

   Le journalisme, en France, se développera donc sous l’influence de la littérature et de la politique  : du premier lui vient le goût des tournures élégantes, du second, son caractère engagé et militant.

Et déjà, les critiques pleuvaient…

   Mais, s’il faut lire L’invention du journalisme en France, c’est avant tout pour y voir les critiques que, à l’époque, on formulait contre «cette «  grande plaie de notre siècle  » (Balzac, cité p.29). On se rend alors compte que, déjà, on trouvait les journalistes incompétents. Plus intéressant encore, les critiques proférées alors à leur égard étaient fort semblables à celles d’aujourd’hui. Ainsi, on reprochait aux journalistes :

  • La déformation des propos  : «  Je ne cause qu’avec des reporters qui prennent des notes. C’est une sorte de garantie m’assurant qu’il sera imprimé à peu près ce que j’ai dit, et non tout autre chose.  » (Edmond de Goncourt, cité p.33)  ;

  • Les articles vides  : les journalistes ne font que «  plagier des articles à propos d’articles (…), commenter, copier, plagier, ou bien sculpter des mots comme des forçats cisèlent des noyaux de cerise.  » (Jules Vallès, cité p.81)  ;

  • La mauvaise littérature  : «  Les chroniqueurs reprochent aux romanciers de faire de médiocres chroniques et les romanciers reprochent aux chroniqueurs de faire de mauvais romans. Ils ont un peu raison, les uns et les autres.  » (Guy de Maupassant, cit p.87)  ; «  Le premier venu qui a de l’audace et un chiffon de papier met ce qui lui vient dessus, et le voilà journaliste, tandis que pour être homme de lettres il faut évidemment un peu plus.  » (Barbey d’Aurevilly, cité p.89)  ;

  • L’incapacité de prendre du recul, à cause du temps limité qu’il y a à écrire  : «  Le rédacteur chargé des théâtres est obligé de quitter la salle avant le dernier acte et de venir bâcler son bout d’article tandis que les machines attendent. Je vous demande quel jugement il peut porter (…) au soir de la représentation générale.  » (Emile Zola, cité p.115-116)  ;

  • L’absence de mise en perspective  : les journalistes ne font que publier «  un amas informe, indigeste, de petits faits qui tombent les uns par-dessus les autres.  » (Francisque Sarcey, cité p.163)

   Enfin, pour être juste, il faut souligner que cette critique des médias s’accompagnait d’une première critique du public. On l’accusait, comme maintenant, de laisser à leur quotidien le soin de penser à leur place : «  Les Français ne pensent plus, n’ont plus le temps de penser, ne savent plus penser  : ils ne pensent que par leur journal, un cerveau en papier.  » (Louis Drumont, cité p.166).